10 ans du Prix du roman tmv : dans les coulisses de la délibération

La semaine dernière, autour d’un repas à l’Hôtel de l’Univers, chaque membre du jury a essayé de défendre son roman favori de la sélection (le combat de catch dans la boue était autorisé). Retour sur les débats.

Liste des coupables cités dans cet article : Nos trois lectrices de tmv membres du jury : Karen, Bérengère et Juliette. Nos partenaires : Geneviève (Océania l’Univers) ; Marie (SNCF) ; Célia (Fil Bleu) ; David (Cultura) ; Jacques (Galeries Duthoo) ; ainsi que Manon (NR Com) ; Elisabeth (romancière) et Aurélien (tmv).

NOS ÂMES SOMBRES

Premier roman à passer la moulinette, « Nos Âmes sombres », polar choral ambitieux de Sarah Bordy, avocate de profession, qui y mélange jeux de pouvoir, enquête multiforme sur fond de maltraitance. « Je l’ai trouvé très intéressant, mais il y avait des longueurs », débute Marie. Pour David, « c’est vraiment pas mal pour un premier. Mais c’est très confusant, toutes ces intrigues qui se mêlent. »

C’est d’ailleurs l’écueil qui reviendra le plus souvent : le trop grand nombre de protagonistes en a perdu certain(e)s.
De quoi empêcher d’accéder aux portes de la finale, comme penserait Denis Brogniart.

J’AVAIS OUBLIÉ LA LÉGÈRETÉ

C’est un « Aaaaaah ! » quasi-extatique qui sort de la bouche d’une partie du jury lorsque le titre du livre d’Edwige Coupez est annoncé. Fichtre diantre, aurait-on déjà notre vainqueur sans même s’être battu à coup de quignon de pain ?!

« C’est un coup de cœur ! », s’exclame Juliette qui parle d’un roman « très sincère, poignant, à l’écriture incisive ». Pour Manon, ravie, « c’est un 10/10 ! », comme Marie (« j’ai adoré ! ») ou encore Geneviève (« un roman addictif ») et Bérengère (« ça m’a touchée »). L’histoire, articulée autour des liens mère-fille après une fugue et des tourments de l’adolescence, a visé juste. Le style parfois télégraphique boosté aux anaphores a un peu rebuté l’auteur de ces lignes (« oui mais ça évite le pathos », argue Elisabeth qui a souvent raison).

Toutefois, l’ensemble a plu à 90 % de la tablée. Même Jacques – alias l’homme le mieux habillé de Touraine, d’après un sondage Ipsos/tmv – avoue : « J’ai eu un petit coup de cœur ». Mais contre tous ces Goliath, David le libraire dégaine : « Oui, mais ce n’est pas un roman en fait. C’est plus un témoignage. » Karen abonde : « J’ai l’impression d’un récit-conseil. »
Comme dirait Denis Brogniart : Ah !

LA FIN DU SOMMEIL

Alors qu’une simple allergie lui est diagnostiquée, un architecte annonce à son entourage souffrir d’un cancer de la gorge. Une ruse pour lui laisser le temps d’écrire un roman et de retrouver l’amour de ses proches. Voilà le pitch de « La Fin du sommeil » de Paloma de Boismorel qui a divisé le jury.

Bérengère a été « dérangée par l’histoire », Juliette n’a eu « aucune empathie pour le personnage » (Célia, tout en douceur : « j’ai eu envie de le baffer »). Geneviève a trouvé le livre « assez drôle » et Elisabeth salue l’écriture (« stylistiquement, c’est le meilleur »). Mais une large partie du jury, n’ayant guère apprécié les longueurs, ponctuera son avis par un « Tout ça pour ça ? »
Comme dirait Denis Brogniart : Aïe !

LE RIRE DES AUTRES

 

L’histoire en très résumé ? Une jeune femme contrainte de faire un job alimentaire découvre un jour que son compagnon vomit… des billets de banque ! « Je veux un film de ça ! », lance Manon. Geneviève est « mitigée en raison du côté trop décalé », Karen a « ri et été touchée » et souligne que « visuellement, c’est le plus attrayant ». Pour Célia, c’est clairement son « chouchou et ça touche un large public » et Juliette avoue : « Je l’ai lu en 3 heures. Je n’ai rien fait au bureau du coup ! » (mais on ne veut surtout pas balancer…).

Toutes et tous s’accordent à dire que c’est un livre qu’on pourrait prêter, pour le faire découvrir. Le timing s’y prêtant bien, dessert oblige, Marie se demande si ce serait pratique que son conjoint régurgite des billets. Jacques-les-bons-conseils rétorque : « Donne-lui du Canigou ce soir et tu verras ! ». De quoi faire rire la tablée qui, avec au moins 64 cafés dans le cornet, doit toutefois se presser.
Car il faut voter et comme dirait Denis Brogniart : il n’en restera qu’un.

LE VERDICT

Brouhaha Lancer de serviettes… Combat de cuillères. Vif débat. Emma Tholozan et Edwige Coupez finissent ex-aequo au premier tour. Au second, cela se jouera à une voix : « Le rire des autres » obtient le Prix du roman tmv 2024.

Toujours pas de combat de catch dans la boue cette année – dommage – mais une belle compétition qui aura de nouveau mis en lumière la plume de romancier(e)s en devenir.

Aurélien Germain


> Retrouvez l’interview de la lauréate Emma Tholozan en cliquant ici !

 

Emma Tholozan, lauréate des 10 ans du Prix du roman tmv avec « Le Rire des autres »

Un premier roman décalé, porté par une belle plume et un sous-texte pertinent : « Le rire des autres » d’Emma Tholozan a remporté le Prix du roman tmv 2024. Rencontre avec l’autrice de 27 ans qui raconte son ouvrage drôle et original.

Que feriez-vous si un beau jour, votre conjoint(e) se mettait à vomir… des billets de banque ? Oui, on ne va pas se mentir, la question est plutôt incongrue. Certes, cette situation ubuesque n’est pas prête d’arriver dans la vraie vie (enfin… normalement !), mais elle est centrale dans le livre d’Emma Tholozan, « Le rire des autres », qui vient tout juste de remporter le Prix du roman tmv.

Dans son premier roman paru aux éditions Denoël, l’autrice de 27 ans originaire de Toulon raconte l’histoire d’Anna, jeune femme pleine d’espoir, master de philo sous le coude, qui voit ses rêves dézingués par Pôle emploi : ses études ? Bof, elles ne valent finalement rien. Exit la vie fantasmée, bienvenue le boulot alimentaire comme chauffeuse de salle sur un plateau télé.

Cynique, un poil désabusée, Anna rencontre alors Lulu, smicard également, et tombe sous le charme. Mais son nouveau compagnon se met subitement à vomir des billets à cadence soutenue. De quoi transformer leur situation précaire et leur vie ? « En fait, j’avais envie de parler d’argent, mais de manière rigolote !, résume Emma Tholozan. Autour de moi, tout le monde cherchait du travail. On gagne tous de l’argent grâce à, d’une certaine manière, notre corps qui va au travail. Je me suis demandé : et si on en produisait spontanément ? »

Un conte d’un nouveau genre

Voilà donc sur la table ce premier roman, sorte de conte moral moderne, tirant sur la fable. « Au départ, ce n’était pas pensé comme ça. Mais c’est vrai que j’ai en fait utilisé les mêmes mécanismes. C’est une écriture métaphorique », dit-elle. Un récit qui montre finalement bien la société actuelle et aborde différentes thématiques : « Le couple, l’amour – ou du moins la relation – mais aussi l’amitié, l’ambition… J’explore aussi le thème de l’exploitation : le compagnon d’Anna régurgite des billets, mais pas elle. Elle, c’est son corps qui est exploité au travail, dans un job alimentaire qui la fatigue. Et en retour, elle exploite le corps de son copain. »

De manière sous-jacente se dessine aussi la notion du paraître, avec une Anna devenue aussi superficielle qu’imbuvable, profitant allègrement de son cher Lulu pour s’acheter une tripotée d’objets de luxe. « Finalement dans le texte, l’argent est secondaire, analyse la romancière. Pour Anna, c’est surtout ce qu’il procure : notamment l’apparence. Elle le voit quand, lorsqu’elle a un nouveau sac, on commence enfin à retenir son prénom. »

Un sous-texte qui, en filigrane, emmène aussi le lecteur/lectrice dans une réflexion intéressante, dépassant le registre comique du livre et allant plus loin que l’aspect invraisemblable, farfelu et fantastique du récit.

Aujourd’hui, Emma Tholozan travaille à Paris, en tant qu’assistante éditoriale « dans une petite maison qui s’appelle Éditions des femmes – Antoinette Fouque ». À peine « Le rire des autres » publié (et digéré !), elle a déjà un œil sur le futur et sur les prochaines pages à écrire. Elle pense à un second roman. Dit qu’elle a « déjà des idées » et qu’il sera différent du premier.

En attendant, à tmv, on n’oublie pas le personnage d’Anna et ses punchlines (« j’étais tellement fatiguée que même mes cernes avaient eux-mêmes des cernes »). Ni celui de Lulu, le cracheur d’oseille touchant et si terre-à-terre. Ni cette interrogation, qu’aurait-on fait, nous, face à pareille situation ? Mais tiens, d’ailleurs… Et Emma Tholozan, comment réagirait-elle si son conjoint se mettait lui aussi à vomir des billets ? « On me pose souvent la question… » Elle rit. « Eh bien… Je ferais comme Anna ! »

Aurélien Germain / Photo : Eric Garault


> Le rire des autres, d’Emma Tholozan (éditions Denoël).

> En dédicace le 8 juin à Cultura (Chambray-lès-Tours), de 10 h 30 à 12 h. [et en dédicace inédite dans le train Paris>Tours du 7 juin, départ 12 h 24]